Au Pays Basque depuis 2013, si vous le souhaitez votre argent peut rester dans votre quartier et arroser votre boulanger préféré, tandis que votre jambon de Bayonne finance le changement.
Commençons par les faits bruts, parce que les faits bruts, ça impressionne les belles-familles au repas de Noël. En avril 2026, l’eusko a franchi le cap symbolique des 5 millions d’unités en circulation, avec précisément 5 075 007 euskos actifs, et un réseau de 6 000 utilisateurs dont 4 600 particuliers et 1 400 professionnels.
Pour rappel, au lancement en janvier 2013, les premiers billets ont circulé dans un réseau déjà constitué d’une centaine de professionnels et de quelques centaines de particuliers. Ces chiffres ont depuis été multipliés par dix. En 2025, le volume total des transactions a atteint 6,8 millions d’euskos échangés, ce qui fait de l’eusko la première monnaie locale d’Europe par la taille de réseau et par le volume des transactions.
Laissez ça infuser dans votre théière un instant. Première monnaie locale d’Europe. Pas de l’arrondissement. Pas du département. D’Europe. Devant le Chiemgauer bavarois, devant le Bristol Pound, devant toutes les tentatives germaniques et britanniques réunies. Le Pays Basque Nord, bat l’Allemagne à son propre jeu monétaire. C’est comme si une ville du Pays Basque gagnait la Ligue des Champions.
La mécanique interne, comment ça marche ?
Voici la partie où votre oncle libéral va dire « Oui mais c’est du troc déguisé ». Voici la réponse que vous lui ferez, calmement, en sirotant votre Iguzki.
La parité stricte : 1 eusko = 1 euro, toujours, partout.
L’eusko est une monnaie dite MLCC (Monnaie Locale Complémentaire et Citoyenne). Sa parité est fixe et permanente : 1 eusko = 1 euro, sans aucune fluctuation possible. Il est géré par l’association à but non lucratif Euskal Moneta, avec une gouvernance démocratique, une dizaine de salariés et plus d’une cinquantaine de bénévoles. Impossible donc de spéculer dessus. Impossible de le shorter. Impossible d’en faire un produit dérivé synthétique à effet de levier x20. C’est presque indécent de simplicité.
La commission de reconversion : le levier technique du génie
Voici la pièce maîtresse du mécanisme, celle qui transforme une bonne intention en système économique réel. Les commerçants qui reçoivent des euskos ont deux options : soit ils les réutilisent auprès d’autres fournisseurs du réseau, soit ils les reconvertissent en euros — mais avec une commission de 5 % qui sert à financer la vie associative locale via le don 3% Eusko.
C’est là que la beauté de la construction apparaît. Cette commission de 5 % n’est pas une punition : c’est un signal prix. En langage économique orthodoxe, on appelle ça une « externalité internalisée ». En langage humain : si vous voulez sortir de l’écosystème, vous payez un petit péage qui finance les associations.
Du coup : 56 % des professionnels du réseau eusko ont pris au moins un nouveau fournisseur local pour réutiliser leurs euskos. Et 84 % n’ont jamais eu à reconvertir le moindre eusko en euro. Lisez ce dernier chiffre lentement. 84 %. Huit commerçants ou autres acteurs sur dix gardent leurs euskos dans le circuit local sans jamais ressentir le besoin d’en sortir. Ce n’est pas de la contrainte. C’est de la préférence révélée.
La vélocité monétaire : le concept que votre banquier évite de mentionner
En théorie quantitative de la monnaie pour ceux qui ont lu Keynes ou qui veulent juste avoir l’air malin, la masse monétaire multipliée par sa vitesse de circulation est égale au PIB. Si l’argent circule deux fois plus vite, on en a besoin de deux fois moins pour produire la même quantité de biens et services.
Dans les monnaies locales adossées à la monnaie officielle, on observe une vitesse de circulation plus élevée, dans la mesure où chaque unité de valeur circule vraiment, plus vite, et contribue à davantage d’échanges, générant ainsi davantage de richesse.
On l’a démontré en Allemagne avec le Chiemgauer, en Suisse avec le WIR (créé en 1934 et toujours en circulation, ce qui en fait la monnaie locale la plus ancienne du monde, un détail que votre banquier préférera ne pas évoquer). En clair : un eusko qui reste dans le Pays Basque « travaille » plus qu’un euro qui part faire du tourisme à Luxembourg.
Le don 3 % : la fiscalité qui rend heureux
Voici un mécanisme de redistribution qui devrait faire rougir n’importe quel ministère des Finances. Lorsqu’un particulier adhère à l’eusko, il désigne librement une association qu’il souhaite parrainer. Dès que cette association atteint 30 parrains, elle entre dans le dispositif du don 3 % : elle reçoit chaque année un don équivalent à 3 % des sommes échangées par ses parrains. Ce don ne coûte rien à l’utilisateur — celui qui change 100 € reçoit bien 100 euskos, et l’eusko verse en plus 3 € supplémentaires à l’association parrainée.
Ce financement est assuré par la fameuse commission de 5 % payée par les professionnels qui reconvertissent. La boucle est bouclée avec une élégance que n’aurait pas reniée un ingénieur suisse. Les résultats ? Plus de 470 000 euskos ont été distribués à 70 associations via le Don 3 % depuis 2013, dont 79 000 euskos versés à 62 associations rien qu’en 2025 — un nouveau record.
Les bénéficiaires couvrent un spectre remarquablement large : associations environnementales, clubs sportifs, écoles en langue basque (les ikastolak), associations de solidarité, groupes culturels etc. C’est, techniquement, un système de fondation philanthropique distribuée, pilotée par les habitudes d’achat de milliers de personnes. Certains cabinet d’audit facturerait 400 000 euros pour proposer ça à une multinationale. L’eusko l’a mis en place avec des bénévoles et un local inter-associatif en 2013.
La politique publique rejoint l’économie réelle
Une quarantaine de communes adhèrent désormais à l’eusko, ainsi que la Communauté d’Agglomération Pays Basque, qui regroupe les 158 communes du territoire.
Ce n’est pas anodin. Une collectivité qui adopte l’eusko peut l’utiliser pour verser une partie des subventions aux associations locales, payer certains prestataires, ou incentiver, c’est à dire stimuler et motiver, ses agents. C’est ce qu’on appelle en économie institutionnelle « l’ancrage institutionnel de la monnaie », et c’est la clé de la durabilité à long terme d’une MLCC. Une monnaie que personne ne vous oblige à utiliser mais que votre mairie, votre médecin et votre fromager acceptent, c’est une monnaie qui a conquis sa légitimité sur le terrain, pas sur le papier.
Pour mettre en place l’eusko numérique, l’équipe a notamment étudié d’autres monnaies locales européennes. Ce benchmarking européen sérieux, effectué par des bénévoles sur leurs propres deniers, dit quelque chose de la qualité de la réflexion derrière ce projet.
« Mais, c’est illégal, non ? » et autres objections
La loi sur l’Économie Sociale et Solidaire reconnaît explicitement les monnaies locales complémentaires en France. L’eusko est géré par une association à but non lucratif avec une gouvernance démocratique. Personne ne risque la prison. Pas même le fromager.
L’inflation : impossible structurellement. Puisque chaque eusko est adossé à un euro en réserve, la masse monétaire en eusko ne peut pas dépasser la masse d’euros déposés en contrepartie. Il n’y a pas de création monétaire ex nihilo, pas de planche à billets, pas de risque inflationniste propre à la monnaie.
La liquidité : L’eusko existe en version numérique depuis 2017, avec des comptes en ligne, une carte de paiement (l’Euskokart) et une application de paiement (Euskopay). Vous pouvez payer par carte, par virement ou en billets. Les billets, eux, représentent des œuvres d’art à part entière : certains arborent une txalaparta, d’autres affichent les formes verbales de la langue basque. Même l’esthétique est un acte politique.
L’échelle : C’est la vraie question, et elle mérite une réponse honnête. Plus le territoire est petit, plus le multiplicateur et la vitesse de circulation peuvent être élevés avec une monnaie locale. Mais les quantités produites et consommées étant alors plus petites, l’effet global reste limité. L’eusko n’est pas une solution macroéconomique universelle. C’est un outil de relocalisation à l’échelle d’un territoire cohérent. Il ne remplacera pas la BCE. Mais la BCE, elle, ne finance pas les ikastolas ni le producteur de fromage de brebis d’Ossau etc. Chacun son métier.
Ce que tout ça dit vraiment
Il y a dans l’histoire de l’eusko quelque chose de presque impertinent. Les 126 500 billets imprimés initialement pour tenir deux ans ont été épuisés en trois mois. 350 000 autres ont dû être réimprimés en urgence. Ce n’était pas prévu. Les gens ont voulu l’utiliser plus vite que prévu. C’est le signe le plus honnête du succès d’un produit : il déborde de sa boîte.
En 2026, pendant que les banques centrales débattent des cryptomonnaies et que les économistes se disputent sur les taux directeurs, des milliers de Basques paient tranquillement leur café, leur dentiste et leur vin local avec une monnaie qu’ils ont choisie, gérée par une association qu’ils contrôlent, dont les bénéfices vont aux associations qu’ils aiment.
Ce n’est pas de la nostalgie. Ce n’est pas du folklore. C’est de l’ingénierie monétaire appliquée à une économie réelle, avec des résultats mesurables, « auditables » et reproductibles. La prochaine fois que votre banquier vous parle de son nouveau produit structuré à capital garanti*, demandez-lui combien finance t-il d’ikastolas par an ?
Ce n’est que mon humble avis mais j’ai une sincère admiration pour quiconque réinvente l’économie avec des bénévoles et un local inter-associatif. Milesker Anitz.
BEKADUNA
- Le capital est garanti sous certaines conditions, voir notice d’information pages 47 à 930, hors événements de marché définis en 2130 pages en annexe B, soumis à la fiscalité applicable.
SOURCES VÉRIFIABLES :
Euskal Moneta (euskalmoneta.org),
Chiffres 2026 : euskalmoneta.org/2026/04/19
Chiffres transactions 2025 : euskalmoneta.org/eusko_en_chiffres
Don 3 % : euskalmoneta.org/associations