Au Canard, salade d’oseille et journaliste inconnue

Quand on a passé seize ans au « Canard enchaîné », de 1997 à 2012, les déboires actuels du palmipède, présumé innocent mais soupçonné d’avoir versé près de 3 millions d’euros à la compagne d’un dessinateur, n’étonnent guère.

La légende libertaire, déjà bien au point en 1997, peut duper le journaliste le plus aguerri arrivant au sein du « Canard enchaîné » : « Ici, tu es libre ! », « Au Canard, chacun fait ce qu’il veut »,  ou le très raffiné : « Si tu honores une dame, tu n’es pas obligé de venir ». Bien entendu, la réalité est tout autre, mais il faut bien quatre à cinq années de présence au 173 rue Saint-Honoré avant de s’en apercevoir, tant l’hebdomadaire semble bon enfant et conforme à sa légende, avec un directeur et un administrateur qui occupent des bureaux au milieu de la rédaction et n’hésitent pas à trinquer avec tous lors du buffet du lundi soir.

Au bout d’un quinquennat, le journaliste commence à comprendre qu’il est dans une monarchie et non des moindres. Cachotteries sur les informations, salaires non publics, exécrable système de primes. Je me souviens m’être dit : « Après tout les Anglais supportent leur reine depuis des décennies. Peut-être que Le Canard ne peut pas fonctionner autrement qu’en royauté ».

Christophe Nobili, à l’origine de la plainte pour abus de biens sociaux et recel.

Les années passent et je réalise que le pouvoir est entre les mains de deux personnes, Michel Gaillard et Nicolas Brimo, tandis que les rédacteurs en chef et autres « figures » du journal ne sont là que pour faire joli sur l’affiche. En 2007, j’ai de sérieux doutes sur l’honnêteté de l’information présentée aux lecteurs lors du duel présidentiel entre Ségolène Royal et Nicolas Sarkozy. Plus de dix ans après mon arrivée dans le titre, quand la direction comprend que j’ai compris, je me retrouve soudain promu actionnaire du titre. Une vaste blague, car le jour où on est appelé par l’administrateur du journal pour recevoir ses actions, on signe un papier en blanc prévoyant la restitution de ses actions le jour de son départ. Et le jour de l’Assemblée générale, on signe un registre plié en deux pour qu’on ne sache pas combien d’actions détiennent les autres journalistes. C’est la transparence façon Canard.

Ce n’est pas par plaisir que j’ai décidé de quitter Le Canard en 2012, à 59 ans, alors que je n’étais nullement menacé puisque je venais de remonter le service édition avec trois de mes anciens élèves de l’école de journalisme. Et que j’allais perdre dans l’affaire 900 euros par mois de retraite chapeau, réservée aux salariés restant jusqu’à la fin de leur carrière.

Mais je ne me voyais plus tenir trois ans de plus, je n’en pouvais plus des tricheries permanentes, des filouteries à deux balles qui émaillaient la vie de ce journal, et j’avais le sentiment de ne plus pouvoir me regarder dans une glace. C’est ce que j’ai essayé de raconter dans la fiction intitulée « Un délicieux Canard laquais » parue aux éditions du Toucan en 2013, fiction dans laquelle j’ai allègrement mélangé mes expériences de tous les titres de presse traversés.

107 ans de présence à eux deux !

Le Canard n’hésite pas par exemple à fustiger dans ses colonnes les politiques qui font le mandat de trop. À juste titre. En 1997, lors de mon arrivée, le directeur de l’époque, Michel Gaillard m’a annoncé qu’il partirait dans les trois ans à venir. Et l’administrateur, Nicolas Brimo, de surenchérir : « Et moi je partirai en même temps que Michel ». Le deuxième au moins n’a pas menti puisque les deux sont toujours aux manettes… en 2022. Ils ont simplement changé de rôle, Michel Gaillard étant devenu PDG de la SAS Les éditions Maréchal et Nicolas Brimo prenant sa place de directeur des publications en 2017. Le premier, 78 ans aujourd’hui, est entré au « Canard » en… 1966 et a succédé à Roger Fressoz comme directeur en 1992. Le second, jeunot de 71 ans seulement, est arrivé …en 1971.
Voilà qui vous qualifie pour vous moquer des politiques qui ne savent pas décrocher.

Un des cabochons dessinés par André Escaro.

Pas de chance pour ces deux dirigeants madrés et mutiques qui auront donc vécu une « annus horribilis », comme dirait une de leurs contemporaines, la reine Elisabeth II. « L’Obs » découvre début 2022 qu’un ancien rédacteur en chef du palmipède, Jean Clémentin, était un agent stipendié des services secrets tchèques. Deuxième malheur bien plus grave pour eux, la plus belle plume du « Canard », Christophe Nobili, excédé par tout ce qu’il découvre, réussit à monter en avril une section syndicale CGT à laquelle adhère la moitié de la rédaction. (J’avais tenté de faire la même chose, il y a quinze ans, et Michel Gaillard m’avait menacé de « déclencher la guerre nucléaire »).

Édith : « Tu as reçu les cabochons d’André ? »

C’est grâce à ce mandat que le très brillant Nobili a pu vérifier une rumeur qui courait les couloirs de la rédaction depuis des années. De la même façon qu’il y a un soldat inconnu à l’Arc de Triomphe, il existe une journaliste inconnue au Canard, une fameuse Édith, que je n’ai jamais vu en seize ans de présence, mais qui m’appelait souvent le mardi matin quand je travaillais sur la page 2 pour me demander si « j’avais bien reçu les cabochons d’André ».

Pur hasard, le compagnon d’Édith, André Escaro, 94 ans,  était administrateur du journal jusqu’à juin de cette année et vient de démissionner, peu après la plainte de Christophe Nobili déposée au titre de lanceur d’alerte. À mon époque, pour toute la rédaction, il était clair qu’un stratagème avait été mis en place pour que le retraité André puisse continuer à dessiner tout en procurant un peu d’argent de poche à sa compagne. Mais nous étions loin d’imaginer que ces six ou sept cabochons de la page 2, que nous trouvions très surannés, étaient plaqués or. Selon les premières informations des confrères, la fraude tournerait autour de 3 millions d’euros, soit 150 000 euros par an. Ça fait cher le centimètre carré de dessin, dans un journal qui se montre très pingre avec ses jeunes recrues. Plus de trois fois au total le détournement réussi par Pénélope Fillon.

Au parquet financier maintenant d’élucider cette histoire et de décider s’il y a eu ou non triche. En tirant sur la pelote, ne vont-ils pas découvrir bien d’autres anomalies ? C’est à craindre. 
Quant aux deux présumés responsables de cette peu glorieuse embrouille, si leurs torts sont avérés, il reste à espérer qu’ils sauront tirer les conclusions qui s’imposent et faire valoir leurs droits à la retraite pour laisser enfin s’exprimer une rédaction talentueuse mais totalement mise sous l’éteignoir depuis des lustres. Pour que « Le Canard », actuellement très enchaîné, redevienne enfin « Le Canard » qui nous rend heureux tous les mercredis.

Jean-Yves VIOLLIER

4 commentaires

  1. Les faux naïfs qui crachent dans la soupe sont tellement dérisoires. Pauvre petit lapinou qu’est tout vexé, vexé vexé.
    Le mec se prétend journaliste à cause d’un diplôme et ne s’informe pas à propos du journal qu’il rêve d’intégrer ? Et le puceau met des années à voir la réalité ? Ses articles étres affligeant d’inexactitudes et de néant.
    Pauvre Calimero qui va se gaver en Micronnie comme collabo. Attention chéri l’épuration peut être égalitaire et devines la tonte des puceaux aux crânes rasés à quel niveau elle va se passer ?
    Je plaisante je méprise les lâches de la vingt cinquième heures, vas en paix avec ton manque de conscience.
    Georgui Girardi

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    1. Monsieur Girardi, si c’est votre nom, ce dont je doute,

      Votre enquête manque de précision : j’ai aussi fait du marché noir et dénoncé des Juifs. Sans votre ignorance crasse et vertigineuse, vous sauriez que j’ai écrit un livre, en 2013, intitulé « Un délicieux Canard laquais » qui dénonçait ce qui se passait au Canard. C’est cela que vous appelez un « lâche de la vingt-cinquième heure »? Nous ne devons pas tout à fait donner le même sens aux mots.

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