Après avoir inventé le feu, la roue et le fil à couper le beurre, le génie humain a fini par accoucher du Trading Haute Fréquence (THF), l’Odyssée du rien. Un univers où le vide est une valeur refuge, où la vitesse supplante la pensée, et où l’on s’enrichit sur le dos d’une économie réelle devenue spectatrice hébétée de son propre dépouillement.
Le monde de la finance, jadis peuplé de vieux messieurs en haut-de-forme fumant le cigare sur des piles de billets, a muté. Il est désormais le terrain de jeu de serveurs monolithiques, tapis dans l’ombre de bunkers climatisés, qui s’adonnent à une partouze numérique frénétique. Le Trading Haute Fréquence, c’est la victoire de la machine sur l’esprit, du processeur sur le bon sens. C’est l’art de gagner des fortunes en vendant du vent à des gens qui ne savent même pas qu’il y a du courant d’air.
Pendant que vous, mes chers lecteurs, avez sûrement minutieusement écouté le discours de François Hollande – alors candidat à l’élection présidentielle – le 22 janvier 2012 au Bourget avec comme « devise » LE CHANGEMENT C’EST MAINTENANT qui disait, je cite : « Dans cette bataille qui s’engage, je vais vous dire mon adversaire, mon véritable adversaire. Il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu, et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ».
Alors que vous hésitez encore entre un livret A moribond et une action dans les énergies vertes, proposée par la personne qui gère votre épargne, des cohortes de logiciels s’étripent pour des poussières de centimes. Le Trading Haute Fréquence est au marché ce que le ténia est à l’intestin grêle : il ne crée rien, il se contente de prélever sa dîme sur le passage des nutriments. Pour le profane, le THF est une abstraction. Pour l’initié, c’est une mine d’or. Imaginons une partie de chaises musicales : dans le monde du THF, les robots ont déjà construit, loué, vendu et détruit la chaise avant même que la première note ne soit sortie du saxophone. On n’investit plus, on intercepte.
La géographie du vice : le culte du câble court
Dans cette course à l’échalote numérique, le temps n’est plus de l’argent ; il est une dictature. La physique est devenue l’arbitre suprême de la cupidité. Pour être le premier à capter la valeur de la transaction du voisin, il ne suffit plus d’être malin, il faut être proche. Géographiquement proche. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon feutré des prospectus bancaires, la co-location.
Des firmes aux noms de divinités romaines comme Citadel Securities ou Virtu Financial paient des rançons de roi aux places boursières (Euronext, NYSE) pour placer leurs serveurs directement dans le même bâtiment que l’ordinateur central de la Bourse. Pourquoi ? Pour gagner quelques nanosecondes. À ce niveau, la vitesse de la lumière est un boulet. On installe des antennes micro-ondes sur les toits pour que le signal ne soit pas ralenti par le verre d’une fibre optique. Bien que cette pratique soit parfaitement légale et encadrée, selon ses détracteurs, elle consacre certainement une aristocratie du câble où l’égalité des chances s’arrête à la porte du centre de données. On défie Einstein pour gratter un centime sur une action avant que le voisin ne puisse cligner des yeux.
Les bilans de ces firmes sont d’ailleurs des insultes à la théorie des probabilités. Un exploit statistique qui ferait passer les apparitions de la Vierge pour de vulgaires faits divers. Ce n’est plus de la spéculation, c’est de l’extraction minière dans le portefeuille d’autrui.
La danse de Saint-Guy des marchés : spoofing et crises d’épilepsie
Le marché n’est plus un lieu de rencontre entre l’offre et la demande, c’est une foire d’empoigne où des automates épileptiques se livrent à des rituels de manipulation sophistiqués. Le terme technique est le « Spoofing ». Cela consiste à inonder le marché d’ordres d’achat mirifiques pour faire monter les cours, puis à les annuler à la vitesse de l’éclair dès qu’une proie a mordu à l’appât. C’est l’équivalent financier du mirage dans le désert : vous courez vers l’eau, et vous ne trouvez que du sable et un algorithme qui rigole en binaire.
Parfois, cette mécanique de précision s’enraye. C’est le « Flash Crash ». Le 6 mai 2010 reste dans les annales – normal pour une partouze numérique – comme le jour où Wall Street a failli s’autodévorer. En moins de vingt minutes, près de 1 000 milliards de dollars se sont évaporés dans le néant parce que les robots ont eu une crise de panique collective. Plus récemment, en mai 2022, un simple « doigt glissant » – aucun commentaire grivois de ma part – (fat finger) chez Citigroup a suffi à faire trembler les bourses européennes, menant à une amende de plusieurs dizaines de millions d’euros infligée par les régulateurs britanniques. Nous avons confié notre destin économique à des calculateurs qui ont la stabilité émotionnelle d’une carpe en période de frai.
Les défenseurs du système jurent que cela apporte de la « liquidité ». C’est le bouclier rhétorique habituel. En réalité, cette liquidité est une promesse d’ivrogne : elle abonde quand tout va bien et s’évapore au premier signe de tempête, laissant les investisseurs réels — ceux qui financent les usines et les emplois — seuls face au gouffre.
L’hémophilie du capitalisme
En définitive, le Trading Haute Fréquence est l’aboutissement logique d’un système qui a divorcé avec la réalité. On nous parle d’efficience, mais on oublie de nous dire que cette fluidité ne sert qu’à graisser les rouages d’une pompe aspirante.
L’investisseur traditionnel, celui qui croit encore que l’économie sert à produire des biens, est devenu le « pigeon de la latence ». Il est celui qui arrive au buffet quand les serveurs ont déjà tout remballé. Nous avons créé un monde si rapide que l’homme n’y a plus sa place. L’avenir appartient aux processeurs refroidis à l’azote, tandis que nous, pauvres humains, continuons de compter nos sous sur des doigts qui semblent désormais bien trop lents pour ce siècle de la nanoseconde. Si vous trouvez que la Bourse est devenue folle, rassurez-vous : le changement ce n’est pas pour maintenant.
BEKADUNA