C’était le docteur DATA

Contributeur récent, ce passionné de données publiques suivait notre blog avec attention depuis le premier jour. Une crise cardiaque l’a emporté jeudi 4 janvier. L’occasion de vous en dire plus sur ce personnage aux vies multiples et à la discrétion revendiquée.

Une anecdote pour vous résumer le personnage. Le docteur Data était devenu instituteur un peu par hasard, parce que son père ne souhaitait pas lui payer des études et l’avait expédié à l’école normale qui offrait l’immense mérite de salarier l’étudiant immédiatement après son baccalauréat. Quelques années plus tard, le docteur Data avait pris une revanche éclatante sur ce destin contraire en obtenant avec mention une licence de Lettres par correspondance, alors qu’il vivait en Mauritanie à une époque où on ne trouvait pas tous les jours un livre sous les pas d’un chameau.

Entre temps, Michel, puisque tel était son prénom, s’était pris d’une passion totale pour son métier d’instituteur et était devenu sans l’avoir prévu un de ces « hussards noirs de la République » passionné par la transmission. Alors que nous nous connaissons depuis plus de soixante ans, ce n’est que bien des années après sa retraite que j’ai appris un peu par hasard qu’il n’avait jamais pris un jour d’arrêt maladie en plus de quarante ans de carrière. «Mais comment tu as fait avec la naissance de tes trois filles ? » Obligé de se dévoiler, Michel-le-pudique se marre : « Le hasard a voulu qu’elles naissent en dehors des heures d’ouverture de l’école. Je ne souhaitais pas que les parents d’élèves soient pénalisés par mon absence et j’ai donc refusé de prendre les congés prévus pour la naissance d’un enfant ». Militant socialiste pendant de longues années avant de devenir « à gauche sans être encarté », Michel pour les mêmes raisons a toujours refusé de faire le moindre jour de grève. Un sens du service public comme on n’en fait plus !

Une passion africaine

Le docteur Data n’était pas du genre à tomber amoureux de sa voisine la plus proche et à répéter à satiété jusqu’à la fin de ses jours les étroites petites histoires de son village. Pacifiste convaincu, choisissant la coopération pour ne pas avoir à utiliser des armes, ce citoyen du monde rêvait de grand large et était parti exercer à Nouakchott en Mauritanie. Doté d’une oreille musicale exceptionnelle, il avait appris en peu de temps l’arabe littéraire et nombre de dialectes locaux, refusant de vivre comme ces coopérants qui ne cherchent absolument pas à comprendre le pays qui les accueille.

Le docteur Data à Mayotte en 2013. (Photo La Charente Libre)

L’Afrique, plus authentique plus humaine et chaleureuse, était devenue sa vraie passion, puisqu’il y passera plus de vingt ans de sa vie avant de fonder une famille au Gabon et de revenir en France au début des années 2000 pour devenir directeur de l’école de musique du département de Charente. Fréquentée par des fils de privilégiés, il s’ennuyait un peu dans cette école et décidait à l’aube de ses soixante ans de s’offrir une ultime aventure à Mayotte où, faute de matériel adapté à ses élèves, il écrira un livre de contes africains puis inventera une méthode de lecture numérique, histoire de mettre un contenu dans les tablettes généreusement distribuées par le gouvernement Sarkozy qui avait juste oublié cette question essentielle. Repéré par les inspecteurs généraux, Michel est nommé responsable du service ingénierie du rectorat de Mayotte. Les enfants rentrent chez eux, jouent avec leur tablette et… apprennent à lire sans s’en rendre compte. Le succès est tel qu’il rédigera dans la foulée un « Dictionnaire des mots qui s’écrivent comme ils se prononcent » histoire de faciliter l’apprentissage de la lecture. Son nouveau poste lui avait surtout permis de maîtriser tous les métiers de l’édition et il était devenu un « chasseur de coquilles », « pourfendeur de redites » et « traqueur de contresens » redoutable.

Atteint par la limite d’âge en 2013, il était revenu s’installer en Charente et depuis ce jour était le premier relecteur de tous mes écrits. Enthousiasmé par la création de « RamDam  64-40 » et convaincu que l’information authentique doit être portée par des citoyens et non par une presse beaucoup trop servile, il était toujours le premier à faire des remarques pertinentes sur les articles que nous nous apprêtions à publier.

Un pacifiste absolu

Nos échanges étaient quotidiens et nous étions très talentueux pour nous chambrer sur nos différences de caractère ou sur le dernier match de rugby passé à la télé, car nous avions joué en première ligne tous les deux sous le même maillot, à quelques années d’intervalle, à une époque où les marrons volaient bas dans les mêlées. «  Tu te vois encore faire le coup de poing à soixante-dix ans si quelqu’un te cherche des noises ? » me demande-t-il un jour, taquin. La réponse fuse : « Et comment ! ». Le docteur DATA : « Moi pas ! »

Ce pacifisme chevillé au corps n’avait rien d’une posture chez Michel et j’ai pu en être témoin quand il était à Angoulême et venait après ses heures de classe aider son épouse gabonaise qui avait pris la gérance d’un bar situé à deux pas de la prison. Un jour un colosse tatoué, du genre blanc très con, franchit la porte pour la première fois, inspecte les lieux et lance à la cantonade : « Oh, ça sent la peau de boudin, ici ! ». Quand Michel me raconte cette histoire, je m’indigne : « Et tu ne lui as pas cassé la gueule ? ». Michel raconte, très calme : « À quoi bon ?  Il serait revenu avec ses copains et aurait détruit l’établissement. Je n’ai pas bougé quand il a insulté mon épouse, je l’ai laissé prendre son verre et j’ai commencé à discuter avec lui. Au bout de cinq minutes, il pleurait, me racontait sa vie depuis la sortie de prison et comme il a eu honte de s’être effondré en larmes devant tout le monde, il n’est jamais revenu.» À la tête d’une magnifique famille franco-gabonaise, ce pacifiste absolu avait fait sienne la citation d’Henri Laborit « Il n’est pas d’humanité méchante, il n’est qu’une humanité souffrante ».

Depuis les lois sur la transparence de la vie publique, le docteur Data frétillait en bon informaticien manqué qu’il était. Il s’amusait des pièges mis en place par les informaticiens de l’INSEE pour que les données publiques le soient… le moins possible. C’est à lui que vous devez les informations de ce blog sur l’artificialisation des sols ou l’article sur les vrais chiffres d’Airbnb au Pays basque, article détenteur du record de lectures de ce blog.

Le docteur DATA s’appelait en réalité Michel Viollier. Il était mon unique frère, de trois ans mon cadet et surtout, alors que nos parents, au terme d’une enfance chahutée, avaient tout fait pour nous séparer, décidant « qu’ils avaient chacun le sien », Michel était devenu un ami irremplaçable.

Jean-Yves VIOLLIER

10 commentaires

  1. Mes sincères condoléances Jean-Yves.
    Souhaitons que vous puissiez poursuivre votre superbe travail en 2024 !
    Toujours un plaisir de vous lire.
    Véronique

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  2. Quel bel hommage ! Rendu à un homme que je connaissais pas, quelle lucidité vous avez, Jean-Yves, d’écrire de si belles paroles, de raconter son long parcours, si riche et si enrichissant, on sent de l’admiration (pas sûre que ce mot soit le bon mais je ne trouve rien d’autre), de l’amour. Pourquoi lucidité : parce que vous êtes dans la douleur ,le chagrin et d’avoir pu écrire ce texte me laisse admirative. Votre dernier paragraphe est émouvant, vos parents ne vous ont pas séparés, ils vous ont rapprochés.

    Quelquefois c’est dans la peine, le chagrin que viennent les mots, que ressort ce que l’on sentait au plus profond et ne s’exprimait pas. Je ne sais pas si c’est votre cas mais pour moi qui arrive et qui découvre à la fois Ramdam, j’arrive dans une période triste pour vous. J’ai pris un peu de temps pour parcourir quelques sujets évoqués, en particulier celui des Airbnb.

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  3. Grâce à ton hommage, je découvre Michel. Oui c était un grand bonhomme. Sincères condoléances à toi et toute la famille. Bises Paulette et Jean-Claude

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  4. Jean Yves , depuis mercredi , je comprends mieux Diogène qui parcourait les rues , avec à la main , en plein jour , sa lanterne allumée en disant « Je cherche un homme » un homme plein de bonté de coeur , d’amour et qui pouvait nous en apprendre sur tant de sujets . Il a les siens ( Didier , Jean Noel ) à Libreville eux aussi plongés dans ce manque ; Je cherche et je ne trouverai pas , un homme qui connu le Gabon en 1984 , nous avons tant partagé de discussions et de regards , nos liens se sont resserés car nos épouses sont les 2 soeurs . Croyons aux forces de l’esprit .

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