Quelle faute ! Buzyn n’avait pas de boule de cristal

La convocation d’Agnès Buzyn devant la Cour de Justice de la République discrédite complètement une institution qui cherche un lampiste comme elle l’avait fait avec Georgina Dufoix au moment du sang contaminé.

Depuis le 10 septembre une ancienne ministre de la Santé est mise en examen pour des faits imputables à son action publique. Rappelons qu’à cette époque, début 2020, peu de scientifiques, encore moins de politiques, étaient informés de la dangerosité du coronavirus qui nous venait d’un pangolin de Chine.

Dès le 24 janvier Agnès Buzyn déclarait « Les risques de propagation dans la population sont très faibles ».  Voilà une déclaration qui va lui coller à la peau comme le sparadrap du capitaine Haddock ! Mais combien de bêtises ont pu être proférées à cette période ? Depuis les médias ont ouvert leurs colonnes, studios et plateaux pour lire, entendre et voir défiler nombre de dits experts, tous soi-disant compétents, mais dont l’arrogance et la superbe était le point commun. Le palme revenant sans conteste au fameux Professeur Raoult.

Mais la pauvre Agnès Buzyn empêtrée dans sa candidature au pied levé pour remplacerBenjamin Griveaux, délirant amateur d’exposition publique d’activités sexuelles, se contredira dans les colonnes du journal Le Monde : « On aurait dû tout arrêter, c’était une mascarade (…) Le 11 janvier, j’ai envoyé un message au Président sur la situation ».

Les pyromanes jouent avec la démocratie

Elle n’est pas la première personnalité politique à se contredire publiquement, ce ne sera pas la dernière. Tous nos politiques après cette mise en examen vont devoir revoir leur communication. La Cour de justice de la République, institution décriée dont la suppression avait été promise par François Hollande et Emmanuel Macron, est le juge de nos ministres pour les crimes et délits commis dans l’exercice de leur fonction. Agnès Buzyn est inculpée, selon la vieille formule, pour la mise en danger d’autrui d’une part et pour l’abstention de combattre un sinistre.

Agnès Buzin, lors de son arrivée devant la Cour de Justice de la République. (Photo France 24)

Un ministre présent devant cette juridiction, cela n’a rien de nouveau. Laurent Fabius a été poursuivi pour l’affaire du sang contaminé, tout comme Georgina Dufoix dont le célèbre « Responsable mais pas coupable » résonne encore. Ils avaient été en fin de compte relaxés.

Désormais on peut sur un simple clic déposer plainte auprès de cette juridiction d’exception. Nombre de nos concitoyens ne s’en sont pas privé et ce sont plus de 20 000 dossiers qui sont en cours de traitement.

Pour le professeur de droit Anne-Marie Le Pourhiet « Les juges sont en train de céder à la pression de la société civile ». Comme elle, on peut considérer que cela relève de l’abus de pouvoir. Les médias relayant la vindicte populaire ne font qu’attiser les flammes et les pyromanes jouent dangereusement avec la démocratie.

Un simulacre de Justice

Nous sommes en pleine justice politique. La séparation des pouvoirs n’est plus respectée et en l’espèce particulièrement bafouée. Je considère que le peuple seul, par l’intermédiaire de ses représentants élus a le pouvoir de juger l’action politique du gouvernement. Celui-ci, avec l’ensemble des ministres, doit rendre compte à la représentation nationale. C’est à elle et à elle seule que revient le rôle de prononcer ou non une censure de l’action ministérielle.

Quel est l’intérêt de ce simulacre de justice, biaisé par le fait que les jurés sont les pairs des mis en causes, 6 députés et 6 sénateurs, auxquels s’associent pour la forme trois magistrats du siège ?

Cerise sur le gâteau, c’est le Canard Enchainé dans son édition du 12 septembre qui nous apprend que le procureur général près la Cour de cassation François Molins, avait écrit aux magistrats instructeurs le 9 février « Dans l’état du dossier d’information aucun indice d’infraction imputable aux trois personnes visées (Philippe, Buzyn et Véran), dont deux ne sont plus en fonction, n’est encore apparue ».

Autrement dit, le plus haut magistrat de France fait observer aux trois magistrats que rien dans le dossier ne contient de délit pénal. La question qui demeure est de savoir comment les juges vont pouvoir expliquer à l’ancienne ministre ce qu’elle aurait pu ou dû faire au début de cette crise sanitaire, dont nous ne savions rien à cette période. Bien malin celui ou celle qui avait la science infuse en janvier 2020, hormis le Professeur Raoult avec son hydrochloroquine, avec les résultats que l’on connait… Mais lui n’est pas mis en examen.

Le ministre des Finances, Bruno le Maire, va devoir casser sa tirelire et offrir à chaque ministre une boule de cristal pour qu’ils anticipent sur tout ce qui peut se produire… et en particulier sur les procès ridicules qui amusent la galerie, tandis que des affaires autrement graves, comme le financement présumé par la Libye de la campagne présidentielle de 2007 de Nicolas Sarkozy, restent toujours en attente de jugement.

Philippe MOREL

UN POINT DE VUE DIFFÉRENT

On peut être amis et ne pas être d’accord. C’est même très sain dans une démocratie. Conformément à nos habitudes rédactionnelles, Dominique Lapierre a tenu à exprimer sa perception quelque peu différente de cet événement.

Une Justice indépendante doit pouvoir fouiner dans les palais de la République

De tous temps ceux qui détenaient le pouvoir ont tout fait pour se soustraire à la Justice et bien entendu « les politiques » ne furent jamais en reste. Aujourd’hui il semble donc normal que ceux qui prennent des décisions en notre nom soient surveillés et rendent des comptes de leurs actes politiques.

Bien entendu par essence les élus ne sont pas favorables à cette quête de transparence que poursuit le citoyen et n’apprécient guère les lanceurs d’alerte un peu trop curieux. Les élus préfèrent l’entre-soi que constitue le jugement par leurs pairs mais lorsque l’on connaît l’omerta qui dans ce petit monde, règne sur les dérives des moins vertueux couvertes par le silence du plus grand nombre,  on ne peut que sourire.

Doit-on accepter comme une fatalité la persistance d’une zone de non droit au sommet de l’État  ?

Il va de soi que les délits potentiels doivent être caractérisés pour faire l’objet de poursuites pénales mais c’est là l’objet de l’instruction. Comme pour quiconque il est bien entendu que mis en examen ne signifie pas coupable, la présomption d’innocence restant la règle inaliénable.

Dans le cas précis d’Agnès Buzyn et consorts, seules 16 plaintes ont été retenues par les juges. Contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, il est établi que le gouvernement était parfaitement informé de la situation sanitaire en Chine et des risques inéluctables pour notre pays. D’autant plus que la cité de Wuhan, berceau de la pandémie n’était pas inconnue de nos politiques puisque en 2017 notre premier ministre Bernard Cazeneuve accompagné de sa ministre de la Santé avait participé à la cérémonie d’accréditation du laboratoire P4 spécialisé dans la recherche sur les coronavirus et conçu en collaboration avec la France. Alors dans ces conditions, pourquoi avoir voulu minimiser et ne pas avoir pris les mesures pour prévenir ce qui allait devenir une catastrophe sanitaire, alors que le principe de précaution est dorénavant une règle d’or de notre vie quotidienne ?

C’est peut-être la réponse que souhaitent avoir ceux ayant déposé plainte. Des plaintes qui émanent le plus souvent de familles ayant perdu un proche dans cette pandémie. Certes la CJR, énième juridiction d’exception, n’est peut-être pas le meilleur outil mais le principe qu’une justice indépendante puisse aller fouiner jusque dans les palais de la République me convient bien.

                                                                                   Dominique LAPIERRE

3 commentaires

  1. Bonjour,
    Permettez-moi de réagir à cette publication étonnante sur deux points.
    
Sur le fond, tout d’abord. Simplement quelques éléments. Monsieur Morel estime que « la séparation des pouvoirs n’est plus respectée et en l’espèce particulièrement bafouée ». Que la justice instruise des fautes pénales commises par des ministres dans le cadre de leurs fonctions ressortit pleinement au rôle de la CJR. En revanche qu’elle instruise sur des décisions politiques prises dans le cadre de l’exercice de leur mission, est insoutenable au regard du droit. Une mauvaise décision prise dans le cadre de la loi relève de la sanction de l’électeur ; une prévarication relève de la justice pénale. 
Nous sommes dans un État de droit, pas dans un état de la vox populi. Vous ne trouverez aucun juriste digne de ce nom pour soutenir cette instance contre Madame Buzyn. Pas plus que pour Monsieur Fabius en son temps. Et je ne suis ami politique ni de l’une ni de l’autre.
    Monsieur Lapierre répond à cela par quelques affirmations abruptes. « Il va de soi que les délits potentiels doivent être caractérisés pour faire l’objet de poursuites pénales » : nous sommes bien d’accord ; c’est l’objet d’une enquête préliminaire qui amènera le procureur de la République à donner suite, ou non, aux faits qui auront été portés à sa connaissance. « Mais c’est là l’objet de l’instruction » : eh ! justement pas. Comme je viens de le dire, ce rôle est celui du procureur et non du juge d’instruction qui, contrairement à ce dernier, instruira à charge et à décharge et jugera non des faits mais ceux qui les ont commis. Encore faut-il, donc, que les faits soient caractérisés.
    Évidemment, Monsieur Lapierre y va du petit couplet nécessaire sur la présomption d’innocence etc. Mais pour mieux infirmer totalement ce présupposé dans le paragraphe suivant qui commence par cette affirmation gratuite en forme de condamnation définitive : « Contrairement à ce que l’on veut bien nous faire croire, il est établi que le gouvernement était parfaitement informé de la situation sanitaire en Chine ». Mais de quels éléments Monsieur Lapierre dispose-t-il donc pour être sûr de cela ? Les on-dit ? La presse à scandale ? Les réseaux sociaux ? E
    L’autre point qui me fait réagir et qui me choque le plus, est cette liberté d’expression très très encadrée que vous accordez à votre « ami » Monsieur Morel. C’est la deuxième fois qu’un de ses articles est contrecarré, dans sa publication elle-même, par un avis contraire. Il est le seul à subir ce sort. Un avis opposé pourrait très bien faire l’objet d’un autre article, ce serait cela, la bonne pluralité. Le papier de Monsieur Morel a donc été soumis à un comité de lecture…?! En est-il de même pour toutes vos publications ? J’en ai parcouru quelques unes (si, si !) qui, manifestement, n’avaient pas fait l’objet de tant d’attention critique.
    Je vous avais déjà alertés, en son temps, sur la dérive de vos publications qui ne sont plus dans l’objet même de votre association. Beaucoup de choses que je lis ici n’ont plus rien à voir avec ce que dit votre « à propos ». 
Quant à la présentation de Monsieur Morel dans votre « Les contributeurs », elle se termine par « il est d’une fiabilité totale ». Ah bon ?
    Jacques Saury

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    1. Bonjour Jacques,
      Merci tout d’abord pour ce commentaire, argumenté, étayé… et signé, ce qui par les temps qui courent n’est pas si courant sur les réseaux sociaux. Je souhaite répondre au nom de RamDam 64-40 sur deux des points évoqués, car visiblement nous sommes des lecteurs plus attentifs de votre excellent blog, « Biarritzmania » que vous ne l’êtes du nôtre.
      Non, Philippe Morel n’est pas l’objet d’une persécution systématique des autres membres de RamDam 64-40. il est au contraire un des plus appréciés de la troupe. Mais, compte tenu de la diversité de nos sensibilités politiques et de nos opinions, nous avons adopté la même règle que « Télérama » en son temps : ne pas hésiter quand on n’est pas d’accord sur un film ou un livre à faire un article « pour » et un « contre ».
      Cette démarche nous paraît beaucoup plus honnête que celle qui consisterait à présenter aux lecteurs une unanimité de façade. Effectivement, les deux derniers sujets proposés par Philippe ont suscité des débats nourris et variés au sein de notre groupe : c’est la démonstration qu’il propose des bons sujets qui méritent d’être débattus entre citoyens amoureux de la vie publique. La première fois sur le quartier de La Négresse, c’est moi qui l’ai « contrecarré », comme vous l’écrivez, et sur Agnès Buzyn c’est notre actuel président Dominique Lapierre qui a exprimé un avis qu’il était le seul à partager. Ce qui ne nous pose aucun problème.
      Mais, et vous pourrez le vérifier dans les profondeurs de ce blog, ce n’est vraiment pas la première fois que cela se produit et plusieurs des articles que j’ai rédigés ont ainsi été agrémentés d’un point de vue contradictoire. Pour ma part, je trouve cette démarche très saine.
      Par ailleurs, vous évoquez une dérive de nos publications, déjà signalée par vos soins. Un enfant grandit et évolue avec le temps… Il en est de même d’un blog ou d’une publication et vous le savez bien. Quand « Le Canard enchaîné » évoque maintenant régulièrement des sujets de consommation comme la téléphonie ou le prix du gaz, est-ce que vous pensez que son fondateur Maurice Maréchal en 1915 avait imaginé cela? Nous nous réunissons chaque semaine pour décider des sujets dont nous avons envie de parler et nous ne nous interdisons rien. C’est le principe même de la liberté, surtout dans un blog que chacun peut lire gratuitement.
      Enfin, Jacques, si vous souhaitez vérifier que Philippe Morel n’est pas attaché à une chaise nu et barbouillé de confiture, nous vous invitons à venir passer un moment avec nous le vendredi après-midi à la maison des Associations de Biarritz. Nous sommes toujours ravis d’échanger avec des gens qui partagent nos préoccupations.
      Jean-Yves Viollier

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  2. 😂 Merci Jean-Yves, d’épargner ainsi l’ami Philippe. À tout prendre, il serait peut-être mieux nu avec la confiture qu’avec le goudron et les plumes. Mais je n’ai tenté ni l’un ni l’autre.
    Ah ! Jean-Yves, vous savez bien que par-delà ces nouveaux sujets, Le Canard est toujours fidèle aux trois fondamentaux de sa création : l’anticléricalisme, l’anti-miltarisme et l’anti-parlementalisme.
    Je fais amende honorable : les articles soumis à contradiction m’avaient échappé. je tenterai d’être un lecteur plus régulier.
    Je m’attendais à une réaction de votre part (de Ramdam ou de l’un de ses rédacteurs) sur mes articles sur La Négresse. Une saine émulation n’aurait pas été de mauvais aloi.
    Bon vent 👍

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